article de Marianne (sur le web)
Sarkozy : la religion doit devenir l'opium des banlieues !
Du discours de Latran au dîner du CRIF en passant par le Conseil économique et social, le Président est en train de changer le sens de la laïcité. Et il ne s'agit pas que de mots!
Le problème avec notre Président est que nous ne savons jamais si son dernier discours reflète sa vraie nature ou s'il est une nouvelle illustration de son côté Zelig, ce personnage caméléon qu'a exhumé Woody Allen. Sarko en Algérie ? Une islamophilie sucrée est de rigueur. Sarko avec Tom Cruise ? La tolérance envers toutes les religions (mêmes sectaires ? ) est au menu. Sarkozy au Vatican ? Le discours présidentiel offre au pape ce que les milieux les plus conservateurs de l'Eglise ont envie d'entendre. Sarko au Crif ? Ce sera fait à la fin du mois.
Loin de provoquer un vrai débat, la nouvelle saillie présidentielle de Latran a été accueillie avec bienveillance par Henri Tincq, l'éminent spécialiste des religions du Monde, qui y a perçu une refondation de la laïcité par un chef d'Etat ne craignant pas de montrer l'apport des religions en matière de transcendance. Seuls quelques intellectuels laïcards se sont fendus de tribunes dans les quotidiens, donnant l'impression d'une gauche républicaine résiduelle, impuissante et conduite à ramer contre le cours de l'Histoire. Le fait est là : plusieurs intellectuels jugent désormais inutile de réagir au verbe présidentiel, jugé trop versatile pour mériter examen, laissant ainsi passer le petit train de l'idéologie sarkozyste sans réagir.
Les banlieues, désert spirituel ?
Car les mots ont un sens, surtout quand la stature présidentielle est censée leur donner l'onction nationale : Sarkozy se croit toujours un gamin de Neuilly alors qu'il porte la parole de la France. Et ça donne le discours de Latran, parsemé d'erreurs historiques qu'un bloger s'est amusé à relever surtout d'incongruités en regard de la tradition républicaine. Catherine Kinzler a ici même décortiqué les ambiguïtés de l'expression « laïcité positive ». Que, par ailleurs, le Président pense «qu'un homme qui croit est un homme qui espère», c'est son droit le plus strict. Mais qu'il considère comme évidence que «l'intérêt de la République c'est qu'il y ait beaucoup d'hommes qui espèrent», voilà qui est plus discutable. D'abord parce que c'est donner aux religions le monopole de l'espérance ; ensuite parce que cette conception en fait un régulateur de l'ordre social. Un nouvel opium du peuple, cent trente ans après Karl Marx. Le Président ne déplore-t-il pas que la banlieue soit devenue un «désert spitiruel» ?
Une instrumentalisation de la religion
Mais le moment le plus choquant du discours de Latran est sans doute cette sortie sur les instituteurs : «Dans la transmission des valeurs et l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s'il est important qu'il s'en approche, parce qu'il manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance.» Mesurons bien sa signification : elle veut dire qu'une éducation n'est complète qu'avec l'apport d'une religion. En somme, le contraire de tout ce que l'on nous a appris depuis des décennies : si Sarkozy dit vrai, il faut rendre les catéchismes du mercredi, qu'ils soient catholique, juif, musulman ou protestant obligatoires. Et la religion passe, de fait, de la sphère privée, où la laïcité à la française la cantonnait, à la sphère publique, dans laquelle le Président entend l'introduire. N'est-ce pas, d'ailleurs, le sens de l'éventuelle incorporation prochaine, autre innovation sarkozyste, de représentants des religions au Conseil économique et sociale, institution qui devait, dans l'esprit de son fondateur, le général de Gaulle, rassembler régulièrement les corps intermédiaires de la nation ?
Bref, isolé, le discours de Latran n'est rien. Mais il porte des actes qui, peu à peu, transforment notre République, tout en choquant d'ailleurs beaucoup de chrétiens, tels l'avocat ségoliste Jean-Pierre Mignard. Ce dernier y perçoit une instrumentalisation détestable de l'Eglise : en somme, explique-t-il, «aux citoyens élus l'argent et aux autres, le troupeau, la foi.» Pour que la bourgeoisie bling-bling continue à prospérer, il faut que la banlieue recouvre la spiritualité. Certains imams n'y trouveront rien à redire.Jeudi 03 Janvier 2008 - 18:43 Philippe Cohen
mise en ligne le 8 janvier 2008
