discours prononcé le 7 décembre 2005 par Alain Le Vot à l'inauguration de l'exposition sur le centenaire de la loi de 1905 à la Maison de l'environnement à Magny les Hameaux

Mesdames et Messieurs, chers amis, Je voudrais tout d'abord excuser M. le maire, un empêchement nous prive de sa présence ce soir.

Permettez-moi aussi de vous remercier d'être là au vernissage d'une exposition dont la symbolique n'est pas tout à fait comme les autres. Permettez-moi de remercier aussi les services de la ville de Magny et de la maison d'environnement qui ont permis cette exposition et de saluer la présence des artistes de l'association " les arts bis ".

Il y a 100 ans, le parlement de la France votait la loi de séparation de l'église et de l'État qui allait devenir une loi fondatrice de notre " vivre ensemble ". Cette loi n'est pas arrivée subitement en 1905. Sans vouloir vous faire un cours d'histoire, les guerres de religion au XVIe siècle ont profondément marqué notre pays. Au massacre de la Saint-Barthélemy en 1572 a succédé l'édit de Nantes en 1598 qui posaient pour la première fois l'idée du libre choix de sa religion. Louis XIV revint en arrière 100 ans plus tard en révoquant cet édit en 1685. Au XVIIIe siècle les philosophes des lumières firent progresser les idées de liberté de conscience. Dès la révolution française le 21 février 1795 le principe de la séparation de l'église et de l'État avait été voté. C'est l'empereur Napoléon premier qui signa avec le pape Pie VII un accord que l'on a appelé : " le concordat ". C'est toujours ce dispositif qui s'applique à trois départements français la Moselle, le Bas-Rhin et le Haut-Rhin qui étaient intégrés à l'empire allemand le 9 décembre 1905 jours du vote de cette loi.

La commune de Paris en 1871 décidait de nouveaux la séparation de l'église et de l'État. La répression sanglante qui s'en suivit remît de nouveau en cause cette avancée démocratique.

Il faudra attendre 35 ans pour aboutir à ce vote historique mais celui-ci aura été précédé de décision qui petit à petit prépareront le terrain à cette loi sur la laïcité.

J'en donne quelques exemples :

  • les lois de Jules ferry sur l'école publique gratuite et laïque en 1881
  • la lois de 1901 sur les associations qui, contrairement à cette magnifique avancée démocratique que nous pratiquons tous aujourd'hui, n'a pas été faite pour cela mais pour réglementer les associations cultuelles.

Cette loi traduit la réalité de notre histoire et de l'évolution de notre civilisation :

  • nous sommes les héritiers de la culture grecque et romaine,
  • nous sommes les héritiers de la culture chrétienne du Moyen Âge,
  • mais nous sommes aussi les héritiers des philosophes des lumières et de la raison qui ont donné naissance à la révolution française et à la séparation du politique et du religieux.

En découvrant l'exposition que nous inaugurons aujourd'hui, il vous sera possible d'approfondir ces données historiques.

Qu'est-ce qu'a apporté à notre pays cette loi ?

sans vouloir être exhaustif, je voudrais m'arrêter sur quelques aspects essentiels :

  1. La liberté de conscience. C'est vraiment un point fondamental car non seulement cette loi reconnaît la liberté pour les religions mais elle reconnaît, on l'oublie trop souvent, la liberté pour les hommes et femmes de notre pays de ne pas croire en Dieu ! Il découle de ce principe de liberté de conscience le fait que chaque citoyen dispose de son entière autonomie de jugement. Et pour cela évidemment il faut développer l'esprit critique pour que cette autonomie puisse s'exercer correctement. C'est une valeur essentielle qui prend une place importante dans l'enseignement et ceci quel que soit la matière enseignée. De ce point de vue la laïcité n'est pas une option spirituelle particulière elle n'est ni religieuse ni antireligieuse elles constituent une condition fondamentale de notre " vivre ensemble ".
  2. Les religions ont gagné dans cette loi la liberté de s'administrer sans intervention de l'État. L'État ne nomme plus les prêtres alors qu'en Alsace-Lorraine, c'est aujourd'hui encore le ministre de l'intérieur qui effectue cette tâche et ceci par exception à la constitution de la Ve république qui inscrit la laïcité dans ses principes.
  3. Cette loi fait la séparation très nette entre la vie publique et la vie privée. Les religions ne doivent plus interférer dans les options de la république, la croyance est du domaine de la liberté individuelle cette liberté pouvant aller jusqu'à pouvoir garder secret ses convictions. Cela a pour conséquence par exemple qu'on ne peut pas faire figurer votre religion sur votre carte d'identité comme dans certains pays. On ne peut pas non plus vous demander votre appartenance religieuse pour obtenir un emploi etc. etc. il n'y a d'ailleurs aucune statistique sur cette question sauf celles qui ont été effectuées par sondages anonymes. Sur cet aspect, les chiffres officiels montrent que : · 68 % des Français se disent chrétiens mais seulement 8 % pratiquent régulièrement leur foi · 24 % des Français se disent agnostiques ou athées · 8 % se réclament des autres religions et très majoritairement de la religion musulmane
  4. Cette loi a apporté une formidable libéralisation des arts, des lettres et de la science. Dans l'ancien régime, il eût été impensable qu'un peintre ou qu'un musicien puisse exprimer son art en dehors du sacré. Je pense que si Mozart avait vécu aujourd'hui il aurait été aussi génial mais peut-être aurions-nous eu d'autres oeuvres que le requiem où la messe du couronnement par exemple. C'est cette idée qu'illustre la partie art de cette exposition que l'association locale : " les arts bis " vous présentent. Pour la recherche ce fut aussi un coup d'accélérateur et une grande liberté pour les chercheurs. On se souvient de ces médecins de la renaissance et leurs étudiants qui déterraient clandestinement les cadavres pour pouvoir faire des autopsies ou des misères que l'église catholique a faites à Galilée parce qu'il avait découvert que la terre tournait !
  5. Cette loi a permis de faire une distinction très nette entre croyance et connaissance. Par exemple sur l'histoire de la Terre, celle-ci remonte à plusieurs milliards d'années, les dinosaures se sont éteints il y a 65 millions d'années, l'apparition des premiers hominidés se situe dans l'état actuel des connaissances entre deux et 3 millions d'années. Par contre selon les croyances religieuses l'apparition de l'homme se situe entre 10 000 et 5000 ans. Et sur cette distinction il n'y a pas de compromis possible. L'enseignement se doit de transmettre la réalité scientifique telle qu'elle est connue aujourd'hui (celle-ci pouvant évoluer en fonction des recherches) mais il ne peut la mettre sur le même plan que les croyances qui s'appuient sur des textes dits sacrés sans réel fondements historiques ou scientifique. Cela n'empêche aucun savant de croire en Dieu s'il le veut. Louis Pasteur disait : " quand je rentre dans mon laboratoire je laisse mes convictions personnelles au vestiaire ".

Et ceci ne permet d'aborder le second aspect de mon intervention :

quelle est l'actualité de la loi de 1905 ?

  1. la laïcité est une particularité française centenaire et pourtant extraordinairement moderne. En cette période de mondialisation, son principe est attaqué parce qu'il porte atteinte à des pouvoirs autoritaires ou à des religions dominantes dans telle ou telle partie du monde (les religions minoritaires ont plutôt tendance à être pour la laïcité). La laïcité est indissolublement liée à la notion de liberté d'égalité et de fraternité.
  2. La liberté de conscience, l'autonomie de jugement l'esprit critique heurtent évidemment tous les obscurantistes et les adeptes de la vérité révélée. Ils considèrent la laïcité comme un obstacle à leur volonté d'avoir une emprise sur les consciences. De ce point de vue, le courant de pensée qui, aux Etats-Unis, veut que l'on place dans les manuels scolaires comme deux hypothèses plausibles la théorie de l'évolution de Darwin et la création divine est tout à fait scandaleuse et inquiétante car elle mélange comme je l'ai dit tout à l'heure la croyance et la connaissance. Fort heureusement, notre loi laïque nous protège encore de cette dérive obscurantiste et bigote. Lorsque notre commune de Magny-Les-Hameaux et notre communauté d'agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines ont décidé de réaliser l'équipement qui nous accueille aujourd'hui, nous visions le développement de la culture scientifique technique et environnementale pour permettre aux habitants, tout en participant à des activités de loisirs et de détente, d'accroître leurs connaissances, d'améliorer leur esprit critique et de leur permettre ainsi d'avoir leur liberté de jugement notamment sur des questions aussi cruciales pour le devenir de notre planète à savoir : l'environnement et le développement durable.
  3. la laïcité c'est légalité de l'homme et de la femme. Les adversaires avoués ou non avoués de cette égalité sont très souvent des adversaires de la laïcité. La liberté religieuse s'arrête si elle entre en contradiction avec ce principe de la république et des droits de l'homme en général. On ne peut admettre par exemple qu'au nom de principes religieux quelconques un individu puisse vanter les bienfaits de battre sa femme. Sur cet aspect notamment, l'égalité effective entre l'homme et la femme étant la marque des sociétés évoluées, modernes et démocratiques on voit combien le combat laïque est un combat d'aujourd'hui.
  4. La laïcité c'est aussi l'égalité des droits et la justice sociale. Aujourd'hui des millions d'hommes et de femmes dans notre pays, des milliards d'êtres humains sur notre planète connaissent des conditions de vie indignes. Le chômage voulu par les puissants de ce monde, le colonialisme ou le néocolonialisme, le pillage des richesses des pays en développement sont responsables de cette situation, ils leur permettent d'accroître tous les jours et d'une manière exponentielle leur insolente richesse alors que tous les autres s'enfoncent un peu plus dans la pauvreté. Lors de la crise des banlieues qui a éclaté le mois dernier, on a entendu parfois, n'importe quoi. La plus belle perle est revenue à Mme Hélène Carrère d'Encausse qui a découvert dans les enfants des familles polygames les principaux responsables des incendies de voitures ! ! Alain Finkelkraut était bien placé aussi lui qui a vu une révolte " ethnico-religieuse ". D'autres ont vu une non acceptation de la laïcité. Les causes sont malheureusement plus simples : c'est la pauvreté qui est inacceptable. La pauvreté mine les fondements de notre république et de ce fait met en danger la laïcité. Lutter pour la laïcité c'est aussi lutter contre la pauvreté et pour la justice sociale.
  5. La laïcité, c'est aussi le respect de la personne humaine. Je suis effaré, chaque matin, en ouvrant mon poste de radio d'entendre quelques chroniqueurs bien payés mépriser systématiquement nos concitoyens :
  • les chômeurs ? Ce sont des paresseux qui ne font rien pour trouver du travail.
  • Les SDF ? Ils ne font rien pour s'en sortir et se complaisent dans l'assistanat.
  • Les mères de famille qui vivent seules avec leurs enfants ? des parents indignes irresponsables qui ne s'occupent pas de leur progéniture.
  • Les malades ? Des profiteurs des largesses de la sécurité sociale.
  • Les fonctionnaires ? Des nantis.
  • Et pour rester digne, je ne répéterai pas les qualificatifs sur les immigrés, sur ceux qui ont voté non au référendum, ou sur les habitants des cités de banlieue que l'on veut nettoyer avec des appareils à haute pression, etc.

je vous le dis très solennellement, ce mépris là, conduit inéluctablement au renforcement de tous les extrémismes et de tous les intégrismes. Voilà les vrais risques pour la laïcité !

Je terminerai mon propos par trois citations de poètes dont les noms et les textes figurent sur les livres et les cahiers des élèves des écoles de la république.

Le premier était turc. J'ai fait ce choix pour tous les responsables qui ne connaissent pas leur histoire, pour tous les responsables qui ne connaissent pas leur géographie et pour un élu vendéen qui a déclaré à la télévision il y a un an qu'il ne connaissait aucun écrivain turc. Ce poète progressiste, prix mondial de la paix en 1950, reconnaissant le génocide arménien s'appelait Nazim Hikmet.

Les lampes de l'épicier Karabet sont allumées,

Le citoyen arménien n'a jamais pardonné

Que l'on ait égorgé son père Sur la montagne kurde

Mais il t'aime, Parce que toi non plus tu n'as pas pardonné

A ceux qui ont marqué de cette tache noire

Le front du peuple turc.

 

Le second était français. J'ai fait ce choix parce qu'il était croyant, socialiste, et qu'il est mort en 1914, la veille de la bataille de la Marne. C'était un très grand poète, c'était Charles Péguy.

" Tel est le mystère de la liberté de l'homme, dit Dieu...

Si je le soutiens trop, il n'est plus libre Et si je ne le soutiens pas assez, il tombe "

 

Le troisième était aussi français. J'ai fait ce choix parce que c'est l'un de mes préférés. Il n'y a personne qui n'ait pas au moins appris une de ses poésies à l'école, qui n'ait vu l'un de ses films ou qui n'ait fredonné l'une de ses chansons. Et peut-être avez-vous fait cela sans connaître les convictions athées de leur auteur. Ce poète c'était Jacques Prévert.

" Notre père qui êtes aux cieux

Restez y

Et nous nous resterons sur la terre

Qui est quelquefois si jolie "


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